Dans des ateliers Natur'Adapt, la remarque revient souvent, comme un caillou dans la chaussure :
“À quoi bon parler de réchauffement si l’Europe va finir par se refroidir à cause du Gulf Stream ?”
L’argument sert parfois à relativiser, voire à disqualifier, les démarches type Natur’Adapt. Or, il repose sur un empilement de raccourcis et de confusion entre Gulf Stream et AMOC, glissement entre météo et climat, et usage d’un vocabulaire (" effondrement" , "arrêt" ) qui nourrit l’imaginaire plus qu’il n’éclaire la physique.
L’Europe va-t-elle se refroidir parce que le Gulf Stream s’affaiblit ? Une mise au point nécessaire
Dans les débats publics comme dans les ateliers consacrés à l’adaptation, un argument revient avec insistance, le Gulf Stream ralentirait, et l’Europe pourrait basculer vers un climat carrément polaire !? L’implication suggérée est claire le réchauffement climatique serait, sinon erroné, du moins exagéré.
Cette thèse repose cependant sur un enchaînement très discutable. Lorsqu’on examine les mécanismes physiques et l’état des connaissances, la perspective change. Il ne s’agit pas d’écarter les incertitudes liées à la circulation océanique, mais de les replacer dans un cadre cohérent.
Gulf Stream/AMOC, sortir du raccourci
Le premier point consiste à distinguer le Gulf Stream de l’AMOC. Le Gulf Stream est un courant de surface visible et médiatisé. L’AMOC, en revanche, est une circulation de retournement qui inclut un transport de chaleur en surface vers le nord, une plongée d’eaux refroidies aux hautes latitudes, puis un retour en profondeur vers le sud.
Dans l’espace public, ces deux réalités sont souvent fusionnées. Or la discussion scientifique porte principalement sur l’évolution de l’AMOC, non sur l’extinction soudaine d’un courant unique.
Les travaux de synthèse du GIEC indiquent qu’un affaiblissement de l’AMOC au cours du XXIᵉ siècle est probable dans un contexte de réchauffement global. En revanche, un arrêt brutal à court terme n’est pas considéré comme le scénario central.
Source : IPCC AR6 WG1, Chapitre 9 et FAQ associée.
Le climat européen ne repose pas sur un “chauffage central”
L’idée selon laquelle l’Europe doit sa douceur au seul Gulf Stream relève d’une simplification. Le facteur déterminant est la circulation atmosphérique d’ouest : les vents dominants advectent de l’air océanique vers le continent. Le fait d’avoir l’Atlantique en amont amortit les contrastes thermiques saisonniers.
Le transport océanique de chaleur contribue à cette configuration, mais il n’en constitue pas le moteur exclusif. Des analyses classiques montrent que la douceur relative de l’Europe occidentale résulte d’une combinaison entre dynamique atmosphérique et configuration géographique du bassin atlantique. Ainsi, même en cas d’affaiblissement de l’AMOC, on ne supprime pas l’influence modératrice de l’océan ni la structure des vents dominants.
Ce que signifie un affaiblissement de l’AMOC
Les observations directes de l’AMOC, notamment via le dispositif RAPID depuis 2004, montrent une variabilité importante et suggèrent une tendance à la baisse, mais la série reste courte à l’échelle climatique.
Source : RAPID AMOC monitoring project.
Les modèles climatiques convergent vers une diminution progressive au cours du siècle sous l’effet du réchauffement anthropique. L’augmentation des apports d’eau douce et les modifications de densité en Atlantique Nord constituent des mécanismes explicatifs plausibles.
Toutefois, 3 éléments restent incertains le rythme précis du déclin, son amplitude finale et la probabilité d’un basculement rapide. Le débat scientifique porte sur ces paramètres, non sur la réalité du réchauffement global.
Refroidissement ou simple modulation du réchauffement ?
Un point central souvent négligé tient à la superposition des signaux. Toute évolution de l’AMOC interviendrait dans un monde déjà plus chaud qu’aujourd’hui. Même un affaiblissement marqué ne se produirait pas dans un climat stable, mais dans un climat en réchauffement.
Les simulations suggèrent qu’un ralentissement de l’AMOC pourrait atténuer le réchauffement dans certaines régions de l’Atlantique Nord, voire produire un refroidissement relatif localisé. Cela ne correspond pas à un retour généralisé vers des hivers comparables aux périodes froides historiques.
En outre, les impacts ne se limitent pas aux températures. Des études indiquent que l’influence sur les régimes de précipitations pourrait être déterminante avec des modifications possibles des trajectoires de tempêtes et des distributions de pluie.
Source : Bellomo et al., 2023, Climate Dynamics ; MIT Climate Portal.
La focalisation exclusive sur la température occulte ainsi un enjeu hydrologique potentiellement plus structurant.
Variabilité naturelle et perception des épisodes froids
La persistance d’hivers ponctuellement froids ou d’épisodes marqués ne constitue pas une contradiction avec le réchauffement global. Le climat combine une tendance de fond liée aux forçages anthropiques et une variabilité interne liée aux circulations atmosphériques et océaniques.
Un événement isolé ne suffit pas à inverser une tendance multi-décennale. Confondre ces 2échelles alimente l’impression d’incohérence.
Une question mal posée
Affirmer que l’Europe va se refroidir parce que le Gulf Stream s’affaiblit revient à transformer une problématique complexe en formule simplifiée. L’état actuel des connaissances indique qu’un affaiblissement progressif de l’AMOC est plausible au cours du siècle. Il n’indique pas qu’une Europe durablement glacée constitue l’issue la plus probable.
Le réchauffement global demeure le cadre dominant dans lequel ces évolutions régionales s’inscrivent. La question pertinente n’est donc pas de choisir entre “réchauffement” et “refroidissement”, mais d’anticiper des transitions différenciées, combinant hausse moyenne des températures, redistribution des pluies et ajustements régionaux.
Références principales
- IPCC (2021), AR6 Working Group I, Chapitre 9 et FAQ sur l’AMOC.
- RAPID AMOC Monitoring Project (University of Miami / UK Met Office).
- Bellomo et al. (2023), Climate Dynamics, impacts d’un AMOC affaibli sur les précipitations.
- MIT Climate Portal, synthèse sur les scénarios d’affaiblissement ou d’effondrement de l’AMOC.